Les pervenches

(Periwinkles)

Par Bruce Holland Rogers

Trad. Lionel Davoust

 

     « Voici une parabole…

     — Raconte-moi plutôt une énigme. Tes paraboles ne veulent jamais rien dire.

     — Elles ont une signification à condition d’être attentif non seulement à ce que je dis, mais aussi à ce que je ne dis pas.

     — Piètre excuse. De quoi parle celle-ci ?

     — Du bien et du mal.

     — Très bien, je t’écoute.

     — Il était une fois un homme bon. Or, il mourut…

     — Attends une minute ! Qu’est-ce que tu entends par “bon” ? Il était pieux ?

     — Je ne sais pas vraiment.

     — Alors, en quoi était-il bon ? Sur quoi fondait-il son sens moral ?

     — Sa bonté avait peut-être des bases plus philosophiques que religieuses.

     — Que faisait-il de bien ?

     — Il était généreux. Quand il voyait des gens dans le besoin, il leur donnait ce qu’il pouvait.

     — Ha ! Je connais des gens qui ne donnent rien parce qu’ils ne croient pas pouvoir se le permettre.

     — Alors, il pardonnait aussi les offenses qu’il subissait, quand c’était raisonnable.

     — Soit : tendre l’autre joue, mais seulement quand c’est raisonnable.

     — Si un étranger poignarde ton enfant, lui dis-tu aussitôt : “je te pardonne” ? Lui tends-tu ton autre enfant ?

     — Bien sûr que non !

     — Le bien n’est pas une affaire simple. Mais il était vraiment bon. Or, il mourut ; il se trouve qu’il mourut seul dans une forêt.

     — Attends. S’il était bon, pourquoi n’est-il pas mort entouré de ceux qui l’aimaient ?

     — Cela ne s’est pas passé comme ça. Il est mort seul sous un arbre, et son corps ne fut jamais découvert.

     — Ses proches l’auraient cherché !

     — Ils ne l’ont pas trouvé. Des feuilles sont tombées et ont dissimulé sa dépouille. Des mites et des vers ont changé ses vêtements en humus. Des souris ont grignoté son squelette. Avec le temps, des pervenches ont fleuri. Cent fleurs bleues jaillirent de la terre qu’était jadis cet homme bon.

     — Un voyageur se sentirait en paix en passant par cet endroit.

     — Peut-être. Bien. Un homme mauvais vivait à peu près à la même époque, or, il mourut…

     — Mauvais comment ?

     — Le contraire du premier.

     — Avare.

     — Oui.

     — Mais vraiment maléfique, alors. Un violeur, par exemple, je suppose.

     — Qui raconte la parabole, toi ou moi ?

     — Je veux des détails.

     — Il était mauvais. Or, il se trouve qu’il mourut seul dans une forêt.

     — La même forêt ?

     — Oui.

     — Et comment est-il mort ? Lapidé ?

     — Seul, j’ai dit.

     — On aurait dû l’exécuter.

     — Cela ne s’est pas passé comme ça. Il est mort seul et son corps ne fut jamais découvert.

     — Lui, tu peux être sûr que nul ne l’a jamais cherché !

     — Les pires tyrans ont leurs admirateurs. Enfin, bref, personne ne l’a retrouvé. Avec le temps, la terre se l’est approprié. Des pervenches ont germé.

     — Pas des pervenches. Ce devrait être des chardons.

     — Non. C’était des pervenches, à nouveau.

     — Mais l’endroit n’avait pas la même atmosphère. En trouvant ce parterre de fleurs, un voyageur aurait un mauvais pressentiment.

     — Possible. Ou alors, il se sentait en paix.

     — Mais ce ne devrait pas être les mêmes fleurs, la même atmosphère dans les deux endroits !

     — Face à une tombe, connais-tu l’étranger dont tu lis le nom sur la pierre ?

     — Bien sûr que non. Mais c’est une parabole ! Elle est censée illustrer quelque chose !

     — C’est le cas. »

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